On n'écrit rien d'intéressant qui ne soit destiné à une personne particulière. (Hans Laufcan)



L'œuvre maîtresse d'un maître du roman feuilleton

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Apparu avec la croissance exponentielle de la presse tout au long du XIXe siècle, c'est avec Eugène Sue que le roman feuilleton s'impose dans les années 1840 comme une nouvelle forme d'expression littéraire. Un demi-siècle plus tard, Jean-Louis Dubut de Laforest réalise après lui une œuvre considérable qui s'achève avec La Traite des Blanches où il montre toute sa maîtrise de cette nouvelle forme d'expression romanesque.

Comme son illustre prédécesseur, l'auteur de Trimardon inscrit les histoires qu'il invente dans la société de son temps pour en dénoncer les travers, la cruauté, ici la traite des blanches et, plus généralement, les injustices de la condition féminine. Le dernier roman de cette tétralogie du proxénétisme présente même les revendications qui se font jour dans toute l'Europe de voir les femmes disposer librement de leurs biens et de leurs salaires, ce qui sera acquis seulement en 1907.

Mais Trimardon témoigne aussi d'une prise de recul, d'une forme d'ironie de l'auteur vis-à-vis d'un genre où il est passé maître. Il s'affranchit tout d'abord du manichéisme traditionnel en imaginant des personnages particulièrement ambigus, telle Angéla Tessier, complice criminelle des œuvres des marchands de femmes, mais qui sauve les deux jumelles, Anna et Victorine Lamiral. Cette prise de distance crée un trouble qui provient aussi de l'absence de profondeur des héros positifs, si positifs qu'ils paraissent irréels. Ils sont d'ailleurs imités par la baronne et Trimardon qui feignent parfaitement leur sollicitude et leur générosité quand ils accueillent les deux Dijonnaises.

L'ambiguïté apparaît de manière flagrante à la fin du roman. En reproduisant les revendications du comte d'Haussonville, Jean-Louis Dubut de Laforest inscrit sa démarche dans le mouvement d'émancipation de la femme qui se poursuivra tout au long du XXe siècle. Mais le sort qu'il réserve aux différents personnages manifeste un véritable scepticisme, voire une forme de pessimisme. Certes, Ève Le Corbeiller et César Brantôme finissent par se marier et Fleur-de-Paris est sauvée, mais les meurtres d'Antonia resteront à jamais impunis, et les basses œuvres d'Ovide Trimardon et de son acolyte sont appelées à se perpétuer, comme s'il était impossible de mettre fin à l'esclavage sexuel que dénonce le roman.

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